Vous venez d’apprendre, un lundi matin, que le compte principal de votre société est partiellement bloqué. Votre banque vous appelle, demande des justificatifs détaillés sur l’origine de certains flux, suspend des paiements fournisseurs et retarde le versement des salaires. Le tout au nom de la conformité et de la lutte contre le blanchiment. Vous pensiez avoir une relation de confiance avec votre conseiller, vous avez toujours répondu aux questions, et vous découvrez soudain à quel point la marge de manœuvre de la banque est large. Pour beaucoup de dirigeants de PME et de particuliers en Suisse, ce choc arrive trop tard, au moment où la trésorerie et la réputation sont déjà exposées.

Le droit suisse encadre de manière assez précise la relation entre les banques et leurs clients. Cette relation est d’abord un contrat, régi par le Code des obligations, qui fixe les droits et devoirs réciproques. À côté, la loi sur les banques et la réglementation prudentielle imposent aux établissements des exigences strictes de gestion des risques, de solvabilité et d’organisation interne. Enfin, la loi sur le blanchiment d’argent et ses ordonnances obligent les banques à surveiller les opérations, à identifier les ayants droit économiques et à signaler toute activité suspecte. Ces trois blocs de règles se superposent. Résultat : même si vous avez l’impression de n’avoir « rien à cacher », la banque doit parfois agir de manière que vous vivez comme brutale ou disproportionnée.

Dans ce cadre, la banque n’est pas seulement un prestataire de services. Elle est aussi un acteur soumis à des obligations de vigilance et d’information particulières. Elle doit s’assurer que les produits proposés sont adaptés au profil du client, que les risques sont compris, et que la documentation contractuelle est claire. En parallèle, elle est tenue d’analyser la cohérence des flux financiers, d’identifier les personnes qui contrôlent réellement les avoirs et de réagir en cas de doute sérieux sur l’origine des fonds ou la finalité des opérations. Cette double casquette, commerciale et réglementaire, explique bien des tensions : ce qui est présenté au client comme une simple « demande de papier » peut en réalité répondre à des obligations légales très strictes, avec peu de marge d’appréciation.

Pour les PME et les particuliers, un premier piège courant consiste à considérer la relation bancaire comme purement personnelle. De nombreux dirigeants pensent que leur bonne relation avec un conseiller suffit à désamorcer les problèmes. En pratique, les décisions importantes sont prises par des comités internes, sur la base de règles de conformité standardisées et de directives prudentielles. Un changement de politique interne ou une nouvelle exigence réglementaire peuvent brusquement modifier la tolérance au risque de la banque, sans lien avec votre comportement. Le dirigeant qui s’en remet uniquement à la parole d’un interlocuteur individuel risque de découvrir tardivement que cette parole ne lie pas l’institution.

Une autre erreur fréquente est de signer une documentation contractuelle volumineuse sans réelle lecture critique. Conditions générales, annexes sur les produits dérivés, déclarations fiscales, formulaires sur l’ayant droit économique : l’ensemble forme un cadre juridique dense qui, en cas de litige, sera déterminant. De nombreux clients découvrent seulement après coup que la banque avait limité sa responsabilité, élargi ses droits de résilier la relation ou prévu des mécanismes d’indemnisation à leur charge. Cette asymétrie d’information renforce le pouvoir de la banque lors d’un différend, notamment lorsqu’elle invoque ses procédures internes pour justifier un blocage ou un refus.

Sur le terrain de la conformité, le réflexe dangereux le plus répandu est de minimiser des éléments sensibles ou de répondre de manière imprécise aux questions de la banque. Certains dirigeants pensent qu’il suffit de donner une explication générale sur l’activité ou l’origine des fonds, sans documents détaillés, pour éviter des complications. Cela peut au contraire renforcer la méfiance du service de conformité. Une information incomplète ou contradictoire peut amener la banque à classer le dossier comme à risque, à intensifier ses demandes ou, dans le pire des cas, à résilier la relation et à signaler les opérations aux autorités compétentes.

Les conséquences concrètes peuvent être lourdes. Un blocage de compte, même temporaire, peut perturber le paiement des salaires, des charges sociales et des fournisseurs. Des incidents de paiement répétés nuisent à la réputation de l’entreprise et à sa notation de crédit. Sur le plan personnel, un client privé peut se retrouver dans l’impossibilité de finaliser un achat immobilier ou de couvrir des engagements urgents. En toile de fond, un signalement à l’autorité compétente peut déclencher des investigations pénales ou fiscales, même si la situation est finalement clarifiée. Le temps passé, les coûts de défense et la perte de confiance de partenaires commerciaux sont rarement négligeables.

Il existe aussi un volet de responsabilité possible à l’égard de la banque. Un conseil de placement inadapté au profil de risque du client, une mauvaise information sur les frais ou les risques d’un produit structuré, ou encore la non-exécution injustifiée d’un ordre de paiement peuvent engager la responsabilité contractuelle de l’établissement. Le client qui n’a pas conservé la documentation, les relevés d’appels ou les échanges écrits se trouve en position de faiblesse pour démontrer ce qui a été dit ou promis. À l’inverse, dans le contexte de la lutte contre le blanchiment, le client peut engager sa propre responsabilité, voire pénale, s’il fournit des informations fausses, dissimule l’ayant droit économique réel ou accepte de servir de « prête-nom » sans comprendre les implications.

Pour réduire ces risques, un premier réflexe utile est de clarifier dès le début la nature de la relation souhaitée avec la banque. Cela implique d’expliquer précisément l’activité de la société, la provenance habituelle des revenus, les juridictions impliquées et les perspectives d’évolution. Plus ces éléments sont documentés dès l’ouverture de la relation, plus il sera facile de répondre rapidement à de futures demandes de conformité. Un dossier interne, avec organigrammes, contrats clés, business plan et documentation fiscale de base, permet souvent de gagner un temps précieux lorsque la banque pose des questions détaillées.

Sur le plan contractuel, il est prudent de lire attentivement les conditions générales et les conventions spécifiques avant de les signer, et de demander des clarifications écrites en cas de doute. Relever les passages relatifs au droit de blocage, à la résiliation unilatérale, à la responsabilité de la banque et à la juridiction compétente permet de mieux anticiper le cadre d’un éventuel conflit. Pour un dirigeant de PME, il est particulièrement important de distinguer clairement les relations bancaires de l’entreprise de celles de sa sphère privée, afin de limiter les confusions et d’éviter que des difficultés sur un compte personnel ne contaminent la relation professionnelle, ou inversement.

Dans la gestion courante, la transparence contrôlée est souvent la meilleure approche. Il est préférable de répondre de manière complète et cohérente aux demandes d’information de la banque, tout en veillant à ne pas fournir de documents sensibles sans nécessité. Avant d’envoyer des contrats ou des correspondances internes, il peut être utile de se demander quelle est la finalité exacte de la demande, quels risques d’interprétation erronée existent et si des explications complémentaires sont nécessaires. Garder une trace de ces échanges, notamment lorsqu’ils concernent des points délicats, facilite la reconstruction des faits en cas de litige ultérieur.

Lorsque la banque envisage de restreindre la relation, par exemple en limitant certains services ou en annonçant une résiliation prochaine, il est essentiel de ne pas réagir uniquement sur le plan émotionnel. Demander des explications écrites, comprendre si la décision provient de la conformité, du risque de crédit ou d’un changement de politique globale, puis analyser calmement les alternatives disponibles peut éviter des décisions précipitées. Dans certains cas, la recherche proactive d’une deuxième relation bancaire, avant que la première ne soit remise en question, constitue une mesure de prudence raisonnable pour sécuriser les flux essentiels de l’entreprise.

Chaque situation bancaire présente toutefois des particularités factuelles et réglementaires qui rendent les solutions standard peu fiables. La taille de l’établissement, sa tolérance au risque, votre secteur d’activité, la présence ou non d’éléments internationaux ou de structures complexes, tout cela influence la marge de manœuvre réelle. Si votre situation ressemble à celles évoquées, il peut être utile de discuter de votre dossier avec un professionnel afin de clarifier vos droits, vos obligations et vos options concrètes, par exemple en sollicitant un conseil personnalisé auprès de Lexpro Avocats. Anticiper ces questions dans un moment de calme permet souvent de transformer une relation bancaire potentiellement conflictuelle en un partenariat plus équilibré et maîtrisé.

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