Un matin, le directeur financier d’une PME industrielle voit arriver la police économique avec un mandat de perquisition. La banque a signalé des mouvements jugés suspects sur un compte de l’entreprise, liés à un intermédiaire à l’étranger. Les ordinateurs sont saisis, les emails exportés, le directeur et la fiduciaire sont entendus comme personnes appelées à donner des renseignements. Le téléphone ne cesse de sonner, les collaborateurs s’inquiètent, et les partenaires commerciaux demandent des explications. En quelques heures, une enquête pénale financière transforme le fonctionnement habituel de l’entreprise en terrain d’urgence.

En Suisse, le droit pénal économique repose principalement sur le Code pénal et les lois spéciales en matière de marchés financiers, de blanchiment d’argent et de surveillance bancaire. Il distingue les infractions commises par des personnes physiques, comme les organes de l’entreprise, et la responsabilité pénale de l’entreprise elle-même lorsque certains manquements organisationnels sont constatés. La logique est assez simple sur le papier. L’entreprise doit avoir une organisation suffisante pour prévenir les infractions économiques typiques, notamment la corruption, le blanchiment d’argent, la gestion déloyale, les abus de confiance ou certaines fraudes fiscales qualifiées.

Le ministère public et la police disposent de pouvoirs étendus pour enquêter. Ils peuvent entendre des personnes, demander des documents, perquisitionner des locaux professionnels, saisir des comptes bancaires ou bloquer des avoirs. Les banques et autres intermédiaires financiers sont soumis à des obligations de vigilance et de communication. Dès qu’une opération paraît inhabituelle ou économiquement injustifiée, une annonce à l’autorité compétente peut être déclenchée. Cela signifie que même des virements que vous jugez parfaitement normaux dans le cadre de vos activités peuvent être interprétés comme suspects si la documentation et l’explication économique ne sont pas claires.

Un aspect souvent mal compris est la différence entre la simple audition volontaire, le statut de personne appelée à donner des renseignements et celui de prévenu. En pratique, une personne peut commencer son audition en pensant qu’elle est entendue simplement comme témoin, puis découvrir en cours de route que sa situation se complique. Le droit de garder le silence, le droit d’être assisté et le droit de ne pas s’auto-incriminer n’ont pas la même portée selon le statut procesuel. Or ces nuances se jouent parfois dans les premiers instants, lorsque l’on répond spontanément à des questions en voulant rassurer.

Parmi les erreurs les plus fréquentes, on trouve le réflexe de minimiser la situation ou de « régler le problème » par de simples explications orales improvisées. Dans une enquête pour blanchiment d’argent, par exemple, indiquer de manière vague qu’une somme provient de prestations de conseil sans pouvoir présenter un contrat, un descriptif de la mission, des rapports ou une trace claire des travaux effectués fragilise immédiatement la position de l’entreprise. Le même risque existe pour des paiements de commission à l’étranger. Si la justification se limite à « c’est comme cela que cela se fait sur ce marché », l’autorité verra surtout l’absence de contrôle interne.

Autre erreur fréquente, la tentation de trier les documents avant que les autorités n’arrivent ou de « nettoyer » certains échanges. En Suisse, entraver une enquête, détruire des pièces ou influencer des témoins peut constituer une infraction en soi, parfois plus grave que le soupçon initial. Même la simple suppression précipitée d’emails ou l’adaptation rétroactive de procès-verbaux internes peuvent être interprétées comme des tentatives de dissimulation. De plus, la plupart des systèmes informatiques gardent des traces de ces modifications, ce qui peut aggraver la situation.

Un réflexe dangereux consiste aussi à mener une enquête interne improvisée, sans cadre clair, en ordonnant aux collaborateurs d’écrire des explications spontanées ou de signer des déclarations pré-rédigées. Ces documents finissent souvent dans le dossier pénal, parfois avec des formulations maladroites ou contradictoires. Ils peuvent lier inutilement l’entreprise et compliquer la stratégie de défense. Une enquête interne utile doit être structurée, documentée et conduite avec une compréhension minimale des effets possibles dans une procédure pénale.

Les conséquences possibles d’une enquête en matière de criminalité économique dépassent largement le risque d’une condamnation personnelle. Il y a la question de la réputation, la perte de confiance des banques, le blocage de comptes qui perturbe la trésorerie, ou le gel d’avoirs qui empêche de payer des fournisseurs et des salaires. L’entreprise peut se retrouver officiellement accusée et encourir une amende importante. Les dirigeants peuvent faire l’objet de peines pécuniaires, voire privatives de liberté dans les cas graves, sans oublier la perspective de créances compensatrices, de confiscations ou de restitution de gains jugés illicites.

La meilleure approche reste la prévention. Sur le plan pratique, cela commence par une réflexion honnête sur les secteurs d’activité exposés. Une PME qui travaille avec des agents commerciaux dans des pays à risque de corruption doit se demander comment les prestations sont documentées, comment les commissions sont calculées, quelles vérifications sont faites sur les partenaires et comment tout cela est archivé. Une société active dans le négoce de matières premières doit s’assurer de pouvoir expliquer clairement la valeur ajoutée économique de chaque intermédiaire et chaque entité utilisée dans la chaîne de transaction.

Avant même qu’une enquête n’existe, il est utile de vérifier quelles personnes au sein de l’entreprise connaissent réellement les flux financiers, les schémas de facturation et les relations avec les banques. Dans bien des cas, trop d’informations reposent sur une seule personne, souvent un directeur financier ou un responsable de filiale. En cas d’enquête, son absence, son départ ou son implication personnelle rendent la reconstitution des opérations extrêmement difficile. Un minimum de documentation écrite, des procès-verbaux clairs et une classification ordonnée des dossiers financiers peuvent faire la différence entre un soupçon durable et un classement rapide.

Lorsque l’entreprise reçoit une convocation ou une demande de documents du ministère public ou de la police, quelques réflexes concrets sont recommandés. D’abord, lire attentivement le contenu de la demande et identifier précisément la période, les comptes, les contrats ou les opérations visés. Ensuite, centraliser en interne la gestion de la réponse pour éviter que plusieurs personnes communiquent séparément de manière non coordonnée. Il est aussi important de réunir les principaux documents contractuels, les échanges de courriels significatifs et les preuves des prestations réellement fournies, sans les modifier.

Il est également utile de se poser certaines questions ciblées. Quelles personnes sont potentiellement impliquées ou mentionnées dans les opérations concernées. Y a-t-il des zones d’ombre que l’entreprise elle-même peine à expliquer. Les contrôles internes ou la conformité ont-ils signalé des doutes par le passé sur ces flux financiers. Dans quelle mesure la comptabilité et la documentation bancaire sont-elles complètes pour la période en question. Ces questions ne visent pas à construire une histoire parfaite, mais à identifier rapidement les points de fragilité pour ne pas être pris de court lors des auditions.

Du côté des collaborateurs entendus, il est essentiel qu’ils connaissent leurs droits et leurs devoirs de base. Ils doivent comprendre qu’ils n’ont pas à inventer des explications, qu’ils peuvent demander du temps pour se remémorer les faits ou revoir certains documents, et qu’ils sont autorisés à corriger une déclaration s’ils constatent une erreur. En revanche, ils ne doivent ni se concerter pour aligner artificiellement leur version, ni dénigrer ou accuser sans fondement d’autres personnes pour détourner l’attention. Des contradictions mineures sont normales. Des versions manifestement construites peuvent susciter un soupçon supplémentaire.

Dans les affaires de corruption ou de blanchiment, un point délicat est souvent la ligne de séparation entre l’acceptation de certains usages commerciaux locaux et l’infraction pénale. Un cadeau, un rabais ou une commission peut être admis dans un secteur et problématique dans un autre, selon sa valeur, sa fréquence et l’intention réelle. Pour une entreprise suisse, il est prudent de définir en amont des règles internes claires sur les avantages offerts et reçus, les relations avec les agents et les intermédiaires, ainsi que sur l’obligation de transparence envers les supérieurs hiérarchiques. En cas d’enquête, pouvoir démontrer l’existence d’un dispositif de conformité sérieux et appliqué peut peser favorablement dans l’appréciation de la responsabilité.

Chaque situation est toutefois différente selon l’activité, la taille de l’entreprise, la structure du groupe, les pays concernés et la nature exacte des soupçons. Si votre situation ressemble à celle décrite, il peut être raisonnable de prendre contact avec Lexpro Avocats pour obtenir une analyse concrète de vos risques et de vos options dans le cadre d’une enquête pénale économique. Une approche réfléchie et anticipée permet souvent de réduire la portée du conflit et de replacer l’entreprise dans une dynamique de maîtrise plutôt que de subir les événements.

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